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La rencontre avec Crosslé en Irlande du Nord

L’aventure commence

Nous sommes à la fin de notre 4ème année d’étude à l’INSA Lyon avec mon ami Morgan en passe de devenir mon associé*, et je reviens tout juste de mon échange d’un an au Canada où les premières esquisses du projet ont été dessinées. De retour en France fin Mai, transition oblige avec la dernière année d’étude, mon stage de fin d’études chez Cartier Joaillerie commence dans un mois en Juillet à Paris, et j’ai donc un mois de libre pour avancer sur la « CRS » sous le ciel bleu des Alpes à domicile.

A ce stade, le projet est selon moi, « avancé ». Je n’ai ni voiture, ni circuit, ni client, ni investisseur, simplement un site internet de façade (avec une Brabham en couverture prise à Goodwood), des idées bien précises en tête, et un « business plan » aussi mature que mon jeune âge de 21 ans. En relisant encore les premières versions, j’en rigolerais presque…il fallait y croire ! 

Quelques mois auparavant, je sillonnais les pages Google et Flickr avec les mots clés « Formule Ford », « Cigare Shaped », « Historic F3 » ou encore « Vintage Formula 1 ». L’objectif ? Trouver les plus beaux modèles de l’époque, et leurs constructeurs associés afin d’envisager l’achat ou la reconstruction des autos pour les proposer au sein de l’école de pilotage. Les images fusent, certains modèles reviennent, notamment des Lotus, mais c’est après maintes recherches qu’un fabriquant Nord Irlandais, The Crosslé Car Company, apparaît avec cette auto que je trouve sublime en photo: une Crosslé 16F. Le nom m’est inconnu, mais j’apprends par la même occasion qu’elle fut championne d’Europe en 1969 l’année de sa création. La base semblait donc bonne, on peut dire. Cerise sur le gâteau, Crosslé a un site internet qui fonctionne, un email et un numéro de téléphone, et nous voilà parti pour une aventure qui allait bien évidemment, faire en sorte de passer notre stage de fin d’études au second plan (rires).

Après quelques échanges d’email, je comprends que l’usine est encore active, avec à sa tête un certain Paul McMorran, aux écrits précis et assurés, ayant récemment racheté le constructeur comme mentionné dans un des communiqués de presse visible sur le site, datant de 2012. A ce moment, il me faut un angle d’attaque. Comment faire passer la demande de fabrication de 7 voitures neuves à une usine, avec un délai d’un an, sans aucune finance et venant de la part d’un étudiant ? L’anticipation…ou du moins, plutôt, la projection. Certains choisiront même, plus raisonnablement, le terme exposition à des problèmes.

« Ne quittez pas,Je prends mon billet »

« Oui, bonjour. Un ami et moi aimerions participer au championnat historique de Formule Ford la saison prochaine, et nous recherchons une Crosslé 16F. Oui rapidement si possible…ah bon ? Une à Silverstone et l’autre à Belfast proche de l’usine ? Ne quittez pas, je prends mon billet »

Cette période tombe pile pendant l’euro de Foot. Coup de bol, un avion est affrété à l’occasion pour amener des supporters Irlandais à Lyon venus assister au Match ayant lieu le soir-même, ouvrant alors une ligne Lyon-Belfast pour notre opportunité sur le vol retour. Même les policiers au contrôle de frontière ignoraient ce vol, qui nous a valu un contrôle plutôt aléatoire. Résultat, nous étions 4 dans l’avion, un vrai vol privé !

Arrivée à Belfast. Par soucis d’économie, nous avions pris la chambre la moins onéreuse de la ville, en dormant à deux dans un lit de 120 (véridique). Venu nous chercher à l’aéroport, le directeur de l’usine Paul Mcmorran semblait déjà être surpris d’accueillir deux personnes de notre âge, mais cela n’était rien par rapport au moment où nous lui avions annoncé l’adresse à laquelle nous déposer. « Vous voulez vraiment dormir ici … ? ». Quelques minutes plus tard nous comprenions, mais nous étions déjà focus sur l’essentiel : la visite de l’usine le lendemain, et cette fameuse Crosslé 16F.

La visite de l’usine pourrait à elle seule faire l’objet d’un article. C’était tout ce qui nous faisait rêver : les années 60 dans leur état pur, au beau milieu de la campagne Irlandaise, alors que nous étions bel et bien en 2015. Une grange en brique, adossée à une maison familiale, des machines manuelles, du plancher, des autos de course à perte de vue, des moteurs à carburateur, des châssis aux brasures apparentes, pas d’informatique…et des chats au milieu. Bref, la totale. Après une brève discussion du projet sur place où nous évoquons la possibilité de faire fabriquer de nouvelles autos par l’usine sur base des plans de la 16F, mais avec des modifications – qui lui donneront plus tard le nom de 90F en bout de chaine, nous revenons au sujet concret avec la monoplace 16F d’époque. Direction le hangar de Tommy Reid, le pilote d’époque, à une vingtaine de minute de l’usine.

Tommy Reid et « notre » Crosslé

Grosse claque. Trois hangars au « bout du monde », abritant une activité industrielle en voie d’extinction, mais qui tourne encore. Nous entrons dans l’un d’entre eux. Une légère poussière ambiante règne, les particules s’exposant au grès des rayons lumineux en provenance des ouvertures sur le toit. Des machines tournent, des filaments sont par milliers, du sol au plafond, et nous comprenons que cette usine produit des cordes. Nous entrons alors dans un petit bureau, avec des hélicoptères radio commandés qui volent, et faisons la connaissance de leur « pilote », Tommy Reid en personne. « I Fly ! », me dit-il en souriant. Il était ce que nous adorions chez les pilotes des années 70, chevronnés, passionnés par la vitesse, le risque, avec une capacité à tout faire eux mêmes. Tommy gérait un business de production de cordes qui lui permettait de financer ses courses à l’époque, la tête sur les épaules, tout en étant notamment pilote Usine chez Crosslé.

Nous traversons par la suite le hangar, jonché d’innombrables voitures sous bâches au beau milieu des machines de production et de leur brouhaha permanent, donnant à cette scène un ton encore plus surréaliste. On y aperçoit une Ford Sierra RS Cosworth, une Formule 2 March, une Lotus Seven, une Europa…Tommy avait conservé toutes les autos avec lesquelles il avait couru. Un trésor bien caché.

Quelques mètres plus tard, se distingue la silhouette de notre Crosslé 16F, rouge, sous draps, posées les 4 roues en l’air sur un chariot (permettant ainsi de ne pas déformer les pneus… !). L’auto est poussiéreuse, mais complète, aux couleurs de « TD REID BRAIDS » et avec un dossier assez fourni (le terme complet ne serait pas approprié). Nous parcourons les pages, faisons un tour de l’auto, mais au fond, notre décision est déjà prise. « On la prend » m’exclamais-je sans même avoir une idée précise du tarif, bien que les formules Ford se négociaient entre 20 et 40k€ – soit du simple au double – en fonction de leur année, leur état, et leur pedigree. Puis vint la poignée de mains, signe de « Deal closed ! » chez les British. À ce moment, il aurait pu nous traverser l’esprit de nous lancer dans quelque chose d’insensé, sans même avoir une visibilité sur la suite du projet. Et encore moins, les fonds nécessaires sur notre compte en banque. Mais non. Pas question de ne pas y croire et de faire marche arrière.  

Nous saluons Tommy, qui nous adressa à ce moment « si vous voyez les autres hangars, il y a mes avions ». Je remercie encore le timing trop serré de la journée de ne pas nous avoir permis de nous perdre dans cette direction.

Nous rentrons ainsi à l’usine, et entamons une nouvelle discussion avec Paul Mcmorran sur la route du retour, pas peu fiers de notre dernier « achat » qui nous donnait, à présent, la légitimité de pouvoir poser nos conditions pour faire fabriquer 7 voitures neuves.

De retour en France, nous sautons tous deux sur nos téléphones respectifs. « Bonjour, ce serait pour un prêt étudiant de 40.000 €, dans le cadre d’un projet de master spécialisé ». Nous vous épargnons les détails, l’essentiel étant que, 10 jours après, nous faisions le virement.

test de la Crosslé 16F
Lors de sa livraison au circuit du Luc, en Août 2016, dans la pitlane

La Crosslé 16F à Charade