Interview: Stéphane Brunetti

Si vous croisez Stéphane Brunetti lors d’un meeting de course, vous le verrez probablement avec un sourire chaleureux sur le visage au sein des paddocks, ou au volant de sa Merlyn Formule Ford Mk20 verte visant la plus haute marche du podium. Instructeur à l’école de pilotage Classic Racing School et coach lors des course pour la Classic Racing Team (la partie compétition), nous avons pris le temps d’échanger avec lui pour en apprendre plus sur sa carrière dans le sport automobile – de ses débuts en karting à ses victoires en Formule Ford.

Classic Racing School (CRS) : D’où vient ta passion pour le sport automobile ?

Stéphane Brunetti (SB) : Je suis né dans le monde de la course grâce à mon oncle (Pierre Brunetti) qui est un très préparateur et motoriste renommé dans le milieu. Je pense que c’est lui qui m’a transmis le virus, lorsque nous passions du temps à ses côtés autour des voitures de course quand nous étions plus jeunes, mon cousin et moi. Le bruit des moteurs et des voitures m’a vraiment rendu amoureux du sport automobile.

J’ai ensuite commencé à faire du karting à l’âge de 14 ans, juste pour le plaisir. Comme j’avais de bons résultats à l’école, mon père m’a offert un kart et nous allions ensemble faire du karting le week-end sur des petits circuits en région parisienne. Voyant que je n’étais pas mauvais au volant, mon père m’a inscrit à ma première course à 16 ans avec un kart à boîte de vitesse, et j’ai terminé 3ème – pas mal pour une première course !

CRS : N’était-ce pas intimidant de courir contre des pilotes plus âgés au volant d’un kart à boîte de vitesse ?

SB: Oui, c’était assez impressionnant parce que tu cours contre des adultes. Le kart était très rapide et on était tous ensemble, dans un peloton serré à grande vitesse, mais je me suis vite habitué et je me suis beaucoup amusé.

J’ai fait 8 ans de karting, durant lesquels j’ai notamment participé au championnat de ligue d’Ile de France. Lors de ce Championnat, les 10 premiers qualifiés (nous étions 80 pilotes) étaient inscrits au Championnat de France.

J’ai donc participé à mon premier championnat de France en 1991, allant jusqu’aux phases finales et terminant à la 38ème place (nous étions 120 au départ). J’y ai participé de nouveau l’année suivante, et l’expérience que j’avais pu acquérir durant un an m’a permis de terminer 9ème, à 18 ans. En 1993, j’ai terminé 16ème, puis j’ai rejoint l’équipe de France nationale dans la catégorie 125 cc, où j’ai eu des résultats plutôt moyens. J’ai quand même réussi à être champion d’Ile de France et à établir le record de piste du circuit de l’Aval avec mon kart 125 cc, record qui resta inégalé pendant 8 ans – pas mal !

J’ai ensuite participé au championnat d’Europe de karting, mais j’ai été contraint d’abandonner après quelques manches en raison d’un manque de budget. J’ai néanmoins terminé 10ème au classement général.

Au même moment, alors que je venais de terminer mes études et que je n’avais plus de budget pour la course, j’ai décidé de ne courir qu’une fois par an. Malheureusement ce rythme n’était pas suffisant pour avoir de bons résultats, donc j’ai pris la décision de mettre la course de côté et commencer à travailler, en créant une société d’espace verts.  Quelques années plus tard, j’ai acheté ma Lotus Elise s1 et j’ai commencé à participer à des trackdays, juste pour retrouver le plaisir de la piste.

Photo : Benjamin Fournier

CRS : Comment es-tu passé des trackdays en Lotus Elise à la monoplace ?

SB :La course me manquait vraiment, alors en 2014, à 40 ans, mon oncle m’a convaincu de remonter dans une voiture de course. J’ai donc acheté une Formule Ford pour recommencer à courir. J’avais déjà essayé de reprendre la course auparavant, mais je ne pouvais pas l’assumer financièrement, et le temps que me prenait mon entreprise ne me permettait pas de me consacrer à cela.

CRS : Et comment s’est passée la première fois au volant d’une monoplace ?

SB : C’était incroyable. J’en ai d’abord essayé une en 2013, avant d’en acheter une. J’ai retrouvé toutes les sensations -qui me manquaient beaucoup- que je ressentais lorsque je faisais du kart : l’adrénaline, l’adhérence et la vitesse. Une monoplace est fantastique à conduire, c’est l’une des meilleures voitures de course que l’on puisse piloter sur circuit. Une Elise est déjà formidable à conduire sur circuit, mais une Formule Ford est d’un tout autre niveau. La première fois que j’ai piloté une Formule Ford et que j’ai testé les freins, la voiture s’est arrêté 15 mètres avant le début du virage. Du coup, le tour suivant, j’ai essayé de freiner plus fort et plus tard et j’ai encore arrêté la voiture 5 mètres avant le début du virage : comment cela était-ce possible ?

Alors, comme j’ai continué à piloter ce même week-end, j’ai commencé à trouver les limites et le rythme de la voiture, mais j’ai été stupéfait par la maniabilité, le châssis et les freins. Le moteur d’une Formule Ford n’est pas le plus puissant qui soit, mais ce qui compte vraiment dans une Formule Ford, c’est tout le reste : des capacités d’entrée en virage et freinage incroyables. Et ce qui m’a le plus étonné, c’est que je faisais tout cela dans une voiture de course en forme de cigare vieille de 50 ans !

C’est donc la semaine suivant cette première expérience au volant d’une monoplace historique, que j’ai acheté ma première monoplace – une Van Diemen de 1979.

Stéphane au volant d’une de nos monoplaces Classic Racing School, à Charade – Photo : Benjamin Fournier

CRS : De combien de temps as-tu eu besoin pour recommencer à courir ?

SB : Après avoir acheté ma première monoplace, je l’ai amenée dans l’atelier de mon oncle où nous avons entièrement refait le moteur. C’est à ce moment-là que j’ai compris que certaines personnes pouvaient parfois être quelque peu malhonnêtes, puisque le vendeur avait omis de me préciser que le moteur devait être changé.

Nous avons donc décidé de reconstruire le moteur avec mon oncle – à ce moment-là que j’ai appris à construire des moteurs de course. J’ai testé la voiture sur piste avant ma première course, puis j’ai fait une saison complète en Historic Tour.

CRS : Et comment s’est passée la première course ?

SB : C’était très amusant. J’ai passé ma première course entre la 4ème et la 7ème place, avec des tours au temps plutôt rapides. Après 4 courses, j’ai fait mon premier podium sur le circuit de Spa Francorchamps, avec mon premier meilleur tour en course. J’ai également terminé 3ème à Brands Hatch, c’était génial de courir au temple de la Formule Ford, un circuit incroyable. L’un de mes souvenirs préférés de ce circuit lorsque je suis monté sur le podium à Brands Hatch, de recevoir une «chope de bière» spéciale. J’ai terminé ma première saison de l’Historic Tour 4ème de ma catégorie, ce qui n’était pas mal au sein d’un championnat très compétitif.

Stéphane sur le 1er pas du podium à Nogaro en 2020 – Photo: Michel Naquet

CRS : Qu’est-ce qui t’intéresses dans la course ?

SB : Toujours essayer de faire mieux, me pousser à m’améliorer. J’aime briser cette barrière, faire les choses bien, atteindre ses propres objectifs malgré la pression, percer et s’améliorer. J’aime le fait qu’il faille se préparer minutieusement – c’est un travail de groupe, avec de nombreuses variables : l’équipe, la voiture, la préparation mentale du pilote, la préparation que vous mettez derrière tout ça, les autres pilotes sur la piste, etc. Tout peut arriver dans une course, donc chaque partie de vous et de votre équipe doit être préparée à tous les scénarios.

CRS : C’est ce que nous a montré le Grand Prix d’Italie à Monza l’année dernière, avec Pierre Gasly qui a remporté la course alors que ses chances d’y parvenir étaient très minces. Il faut être prêt et s’attendre à tout.

SB : Exactement, c’est extrêmement intense.

CRS : Il est intéressant de constater que, parfois, la partie la plus attrayante de la course n’est pas seulement les sensations, mais la tactique, le jeu d’échecs auquel nous nous prêtons à toute vitesse avec les autres pilotes sur la piste.

SB : C’est ça – prendre soin de ses pneus, s’assurer que l’on ne se contente pas de conduire vite mais que l’on conduit intelligemment, être attentif à ce que les autres font en piste. Tu dois penser à ce que tu peux faire même si tu n’es pas dans la meilleure voiture ou le pilote le plus rapide.

CRS : Et c’est vrai que tu as le record du tour à Charade ?

SB : Oui et non ! J’ai le record dans la Classe A, mais pas dans la Classe B – la classe la plus rapide et la plus moderne des Formules Ford.

Stéphane au volant de sa Merlyn (class A) à Charade lors d’une course du Historic Tour, ou il terminera sur la première marche du podium – Photo: Guy Pawlak

CRS : Alors, qu’est-ce qui change entre les voitures de la classe A et celles de la classe B ?

SB : Les voitures de la classe B ont un châssis plus avancé et plus performant. La suspension est montée à l’intérieur, contrairement aux voitures de la classe A qui sont montées d’une manière plus traditionnelle. Cela fait déjà une grande différence. L’empattement d’une Formule Ford Classe B est également plus long, ce qui signifie que les voitures sont plus stables et peuvent prendre plus de vitesse dans les virages. Toutes ces petites différences sont suffisantes pour être 0,5/0,7 secondes plus rapide qu’une voiture de Classe A sur le circuit de Charade par exemple.

CRS : Et tu n’as jamais voulu essayer cette classe ?

SB : J’ai commencé à courir dans cette classe avec ma Van Diemen 69, mais le problème était le même que lors de mes courses en karting – le budget. Aujourd’hui, le championnat et la classe B deviennent beaucoup plus «professionnels». Les écuries arrivent, avec les moyens financiers,à faire beaucoup plus de tests et beaucoup de pièces de rechange disponibles.

J’aimerais faire la même chose mais, financièrement, c’est difficile à justifier. Donc, à la place, je cours en Classe A, parce que c’est plus abordable et aussi parce que les voitures sont les fameuses voiture en forme de cigares : les plus belles voitures. Je voulais ressentir ce que mes héros du sport automobile comme Beltoise ou Stewart ressentaient sur la piste.

 » Une Formule Ford va vous défier et repousser vos limites. Faire un stage de pilotage à la Classic Racing School est un bon point de départ  » – Photo : Benjamin Fournier

CRS : Peux-tu nous dire quel est ton secret pour conduire rapidement une Formule Ford historique ?

SB : Je pense que le secret est d’avoir de la finesse. Comme une Formule Ford n’a pas beaucoup de puissance, vous devez être très souple au volant – si vous dérivez trop, vous perdrez beaucoup de temps parce qu’il vous faudra du temps pour regagner la vitesse perdue, à cause de la faible puissance du moteur. Vous devez également sentir la voiture – c’est une voiture sans aéro, vous devez sentir la limite de la voiture et jouer avec elle, en la faisant glisser très très légèrement, en équilibre sur le bord.

CRS : Et comment en arrive-t-on à ce stade ? Comment quelqu’un qui n’a jamais vraiment conduit une monoplace peut-il bien conduire une Formule Ford ?

SB : Tout d’abord, je pense qu’il faut être humble. Peu importe ce que vous avez fait avant sur circuit, peu importe votre voiture -Porsche, Lotus, ou autre, vous devez être prêt à tout réapprendre et être prêt à avoir cet état d’esprit – parce qu’une Formule Ford va vous défier et repousser vos limites. Faire un stage de pilotage à la Classic Racing School est un bon point de départ (rires).

Quelqu’un qui n’a jamais conduit une Formule Ford aura de bonnes et de mauvaises habitudes de conduite, mais quoi qu’il arrive, le plus important est d’écouter les instructeurs. Une fois que vous avez compris les bases – les trajectoires, le rythme, le regard – c’est à vous de repousser vos limites un peu plus chaque fois que vous pilotez, en toute sécurité.

Les techniques fondamentales de pilotage restent les mêmes quelle que soit la voiture que vous pilotez, mais comme nous le savons tous, nous adaptons toujours notre conduite à la voiture que nous pilotons, mais pour être rapide, il est essentiel de piloter le plus proprement possible.

Stéphane lors d’une session de coaching à la Classic Racing School – Photo : Benjamin Fournier

À tous les pilotes qui aimeraient vraiment se lancer dans la course ou commencer à progresser, je recommande vraiment de passer par une école de pilotage – une vraie école de pilotage, pas seulement 3 tours dans une Ferrari sur un petit circuit (parce que vous y apprendrez très peu). Une expérience de type Smartbox est très bien si vous souhaitez conduire la voiture de vos rêves, mais vous ne conduirez pas vite, et vous ne serez pas encouragé à le faire.

À la Classic Racing School, chaque pilote est seul dans la voiture et tant qu’ils respectent et écoutent les instructeurs et ne se mettent pas en danger ou ne mettent pas les autres en danger, ils sont libres de conduire aussi vite qu’ils le souhaitent.

CRS : Et donc, comment as-tu commencé à travailler avec la Classic Racing School ?

SB : C’est une belle histoire. C’était en 2017, lors de la manche de l’Historic tour à Charade. J’arrive, et je vois Julien (Chaffard), quelqu’un que je ne connaissais pas personnellement mais dont j’avais déjà entendu parler, souriant et se promenant dans le paddock en disant bonjour à tout le monde. Nous avons discuté, et il m’a invité à passer visiter le lounge et voir les voitures ainsi que l’atelier. Je l’ai revu par la suite pendant le week-end et quand j’ai découvert le lounge et les voitures, je suis tombé amoureux de tout le concept – tout était parfait. Cela m’a inspiré.  Nous nous sommes ensuite revus plusieurs fois, alors que j’étudiais pour devenir instructeur certifié en BPJEPS à Charade. J’ai appelé Julien et lui ai dit que j’aimerais faire partie du projet – puisque j’allais étudier à Charade pendant un an, tout en apprenant à être instructeur. Je lui ai dit que j’étais disponible pour faire partie de l’équipe d’instructeurs de la Classic Racing School.

Plus tard dans l’année, j’ai fait mon premier jour en tant qu’instructeur à la Classic Racing School – c’était tout ce que j’avais imaginé. Et depuis, je suis présent à presque toutes les dates de l’école, en tant qu’instructeur certifié BPJEPS.

Avant la course à Charade, Stéphane prépare ces deux autos: La Merlyn MK20 (Classe A) et la Royale RP24 (Classe B) – Photo : Michel Naquet

CRS : Tu es plus qu’un instructeur à la Classic Racing School, non ?

SB : C’est vrai, je suis également impliqué dans l’écurie de compétition, le Classic Racing Team, où j’apporte mon expérience en mécanique et en tant que pilote aux clients de l’équipe – je travaille avec eux en offrant mes conseils de coach à chaque meeting de course ainsi qu’en aidant à la mise en place des voitures. Je suis vraiment heureux de voir comment l’équipe a progressé : l’écurie ne comportait qu’une seule voiture fin 2019, aujourd’hui nous avons 9 voitures, de la Formule Ford à la Type E semi-lightweight.

CRS : Merci Stéphane pour le temps que tu nous a accordé aujourd’hui, nous avons hâte de reprendre les stages dès Mai. À bientôt !

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