Comment la confiance et la passion ont financé toutes nos monoplaces de l’école.

De retour en France

Après notre rencontre avec Crosslé en Irlande du Nord fin Juin 2016, nous entrons dans notre phase de stage de fin d’étude pour 6 mois. La question de la répartition du temps de travail aurait pu se poser, mais le lancement de Classic Racing School pour un an plus tard était tellement motivant, que de fournir le meilleur en tant que stagiaire ingénieur et jeune entrepreneur était une double casquette d’autant plus stimulante. Surtout lorsque l’on arrive dans une entreprise telle que Cartier, Paris Madeleine, qui nous plonge dans une ambiance de travail…confortable. Avec une équipe aux petits soin, à qui j’ai rapidement parlé de mon travail sur ce projet en parallèle, et qui a été plus qu’encourageante vis à vis de son développement. Je les en remercie encore aujourd’hui. Premier jour au bureau, premier email et coup de téléphone. Non pas pour Cartier, mais pour Classic Racing School. Cela commençait bien…

Objectif, financer les monoplaces donc. Par où commencer ? Les banques ? Une levée de fonds ? Pas question. Retour sur chacun des cas pour chaque voiture. En écrivant ces lignes, j’en reviens encore à peine…

Quelques mois auparavant, j’avais reçu la reconnaissance de mon précédent employeur chez AGS F1, très satisfait du travail effectué sur les voitures du parc automobile pendant ma période chez eux. Ce dernier m’avait adressé un email daté de Septembre 2015 (date à laquelle l’idée du projet me trottait dans la tête, mais sans aucune certitude), suggérant son aide dans le cas de la création d’une écurie automobile (rêve que je lui avais évoqué sur place). Ce message prenait désormais tout son sens, et je n’ai pas hésité une seule seconde à revenir vers lui avec un email suivi d’un coup de téléphone. Cela donnait, version simplifiée et dans les grandes lignes :

« Bonjour Patrick, votre aide est-elle toujours d’actualité ? »
« Bien sûr Julien, une parole est une parole. Comment puis-je t’aider? »
« La première voiture de l’école de pilotage que je suis en train de créer est actuellement en cours de construction, et sera dévoilée en début d’année prochaine. Seriez-vous intéressés pour en être le propriétaire ? »
« Oui sur le principe, peux-tu me donner plus d’infos ? »

« Euh…elle sera verte, sur une base de Formule Ford. Modèle unique, fait main. Certifié usine. Fiabilisé. Faites moi confiance, ce sera une magnifique auto. D’autres suivront. »

« Et le prix ? »

« 40.000 € Ht. Un loyer sera versé trimestriellement par la société en guise de contrepartie. »

« Tu peux compter sur moi, j’attends le contrat. »

« MERCI !!!! « 

Oui, c’était cela. Je venais de vendre la première voiture sans même présenter un aperçu, ni un plan, ni de caractéristique technique précise à ce stade de son développement. Ni même sans structure juridique (la société ayant été créée quelques mois plus tard en Septembre 2016), et encore moins la certitude d’en faire financier 6 autres. C’était un peu fou, cependant cela m’avait éclairé sur un point crucial : la confiance accordée au projet, et la passion automobile comme élément liant. Le budget passait au second plan. Et par dessus-tout, le modèle économique avec location à des particuliers semblait convainquant. Pas d’appel à des banques, et la création de vraies relations avec les propriétaires.

Quelques secondes après, je me suis aperçu que j’en avais probablement même une deuxième, la même journée, sous la main. Flashback en Octobre 2015.

J’avais à l’époque, très tôt, réalisé un site internet sous Wix pour illustrer le concept, qui portait déjà le nom de Classic Racing School (qui m’était venu assez naturellement. J’avais d’ailleurs été surpris de la disponibilité du nom que j’avais acheté … pour 15 $), site qui était toujours d’actualité. On pouvait y lire quelques lignes sur l’essence du projet, voir des modèles de monoplaces qui illustraient typiquement ce que les clients pouvaient piloter (Brabham, Lotus, BRM…bref, le rêve), un paragraphe sur Charade, les prémices d’un club et d’une communauté censée se retrouver sur nos journées. C’était en quelque sorte, la version « Web » d’une idée et d’une vision encore partagée aujourd’hui. Quand tout à coup, je reçu un coup de téléphone dans ma chambre d’étudiant à Québec, et ce fut à peine croyable :

 « Bonjour, Monsieur L***** à l’appareil  » (la voix était à peine audible).

« Bonjour, Monsieur qui ?  »

« Monsieur Lenys. Je viens de parcourir votre site avec attention. Un rêve de gamin. Pouvez-vous me dire comment je peux participer ?  »

« Eh bien..c’est à dire…que je n’ai pour l’instant rien.  »

« Très bien, alors rappelez moi quand vous aurez quelque chose. »

C’était ainsi, avec du recul, le premier contact avec une personne dont je n’avais pas initialement connaissance, à propos du projet. Heureusement, j’avais pris le réflexe de noter les coordonnées dans un carnet qui ne me quittait pas, et que j’ai donc ressorti 9 mois plus tard en ce premier jour de stage à Paris.

Suivant à peu près le même déroulement que pour le premier châssis, je rappelais donc ce contact. Le deuxième exemplaire était donc bouclé, avec l’engagement de cet homme, qui avait fini par m’adresser cette phrase, très vraie :  » Je vous souhaite de trouver d’autres fous, car des comme moi, il n’y en aura pas beaucoup . »

Et c’était vrai…

Cette phrase, dont je me souviendrai toujours, marquait la fin de cette très courte période euphorique. J’avais utilisé toutes les cartes en ma possession, et ce fut le grand désert pendant 4 mois. Quatre mois à faire la promotion de l’école, avancer avec Crosslé sur les caractéristiques techniques et définitives du modèle de la monoplace 90F, avec entre temps la validation du premier prototype roulant, des aller-retours à l’automobile club de Monaco pour présenter le concept, un rdv client avec des Anglais prévu dans le sud (que je détaillerai dans un prochain épisode car cela en vaut la chandelle..), bref, beaucoup d’efforts, sans compter ceux fournis pour Cartier dans le cadre de ma mission. Cependant, les jours passaient et le rétro-planning faisait ressortir une inauguration dans 7 mois, avec uniquement 2 voitures financées sur les 7. En effet, qui pouvait se lancer dans l’achat d’une monoplace, sans avoir une idée précise de sa conception, de son marché, et encore moins, sans l’avoir préalablement essayée ?

En tenant compte des 2 mois de fabrication par châssis, cela me laissait donc très peu de marge de manœuvre, ce qui me conduit donc à faire appel, une fois de plus, à la flexibilité de Crosslé en leur demandant d’avancer la production de tous les châssis sans en avoir le financement. Ils acceptèrent. Cela nous a sauvé. Je pouvais donc me concentrer sur la recherche de propriétaires, avec une certaine liberté dans les 6 mois à venir.

Entre temps, nous immatriculons la société juridiquement le 28 Septembre 2016. La période des fêtes de fin d’année approchant, j’étais lucide sur le fait de ne pas pouvoir beaucoup avancer sur le financement du parc automobile. Après beaucoup d’hésitation, je me suis donc tourné vers ceux qui étaient les plus proches, partageant mes émotions, mon ambition, mes doutes, mais avant tout, le rêve de concrétiser cela : ma famille. Ce ne fut pas chose évidente, que d’avouer avoir besoin d’aide financière pour avancer dans la construction d’un projet d’entreprise sur lequel on butte. Nous n’avions pas les moyens ni la priorité de financer la totalité d’une voiture, et avons eu la chance de pouvoir envisager le co-financement avec un couple d’amis. Je leur en suis toujours reconnaissant, car la période était délicate. Aujourd’hui, nous sommes fiers de pouvoir nous compter parmi les propriétaires des autos, cette démarche ayant lancé cette possibilité d’acheter à plusieurs.

Nous arrivons ensuite début 2017, avec un calendrier rempli d’évènements dont l’importance était croissante avec le rapprochement de l’inauguration. Nous y reviendrons en détails plus tard, mais le dévoilement de la première voiture à Londres le 23 Février lors du salon « Historic Motorsport International » fur un moment chargé d’émotion, et un tremplin pour la promotion du concept (cela fera l’objet d’un article détaillé). Résultat : des retombées sur les réseaux sociaux, suivi d’un appel d’un jeune homme alors que je me promenais dans une des allées :

Photo: Julien Chaffard Dévoilement du premier châssis à Londres, 23 Février 2017

 » Bonjour, ici Nico Leblond, je viens de voir le dévoilement de votre monoplace en direct via Facebook. J’en ai toujours rêvé. J’en veux une. »

« Avec plaisir. Quand pouvons-nous nous rencontrer ? »

« Dites-moi quand vous passez sur Paris. « 

La machine était repartie. Suite au dévoilement de l’auto, nous bénéficions des visuels officiels et pouvions donc transmettre l’information qui a été très vite relayée par l’ensemble de la presse Française et Anglaise. C’était en quelque sorte, le Buzz de deux jeunes voulant changer les codes de la voiture de course historique, et cela a bien fonctionné. Nous nous appuyons sur cet effet pour enchainer et lancer une campagne de « crowdfunding » dès fin Mars, avec la vente des premiers stages en « prévente » qui pris directement. Un client, puis deux, puis trois. Parmi eux, un dénommé Jean-François Comte. Nous étions surexcités.

Je passe rapidement sur la suite (pour m’y consacrer plus en détails dans un texte dédié).

En Avril, avant même que la campagne ne soit terminée, nous organisions la visite de l’usine Crosslé avec quelques invités en Irlande du nord le temps d’un weekend, dont notre client Jean-François ayant acheté la première « Journée complète », afin de le remercier. Sur le circuit de Kirkistown, les 3 premières monoplaces sorties d’usine nous attendent pour quelques tours. Du bonheur. A la fin de la journée, Jean-François me demande s’il reste une voiture à financer. Vous devinez ?

C’est ainsi qu’il effectua son stage acheté quelques semaines plus tôt, sur sa propre voiture qui sera livrée … en Juin !

 Essai des Crosslé 90F en Irlande du nord à leur sortie d’usine

Entretemps, je filais à Paris, faisais la connaissance de Nicolas qui m’avait appelé lors du salon de Londres, pour signer la concrétisation d’un de ses rêves avec l’achat d’une des monoplaces lors d’un café en terrasse. Café qui, lui aussi, mériterait un paragraphe entier. Ne pouvant résister à vous partager cela, je me lance dans quelques lignes. La discussion terminée, je m’apprête à ranger mes affaires et prendre mon métro pour mon train de retour sur Lyon, lorsque Nicolas pose soudainement un contrat d’assurance, et des clés rouges sur la table. Et lui d’ajouter : « Tu as ton permis ?

Photo: Julien Chaffard – Nicolas Leblond

« Euh. Oui bien sûr ! »

« Et bien cela tombe bien, car je ne l’ai plus, et j’ai besoin de quelqu’un de confiance qui fasse tourner ma Ferrari 348 GTS pour son entretien. »

« Je n’ai jamais conduit de telle voiture… »

« Prends les clés. On va fêter ça . »

Devinez la suite. Bien évidemment, j’ai raté mon train (rires).

De retour entre Lyon et Clermont, les rencontres s’enchaînent. Scénario identique pour le châssis suivant, financé par deux amis dont l’un avait acheté une journée de roulage via la campagne de  » crowdfunding « . Cette voiture n’arrivera qu’au cours du mois de Septembre, le contrat ayant été signé après le premier stage réalisé en Juillet.

Photo: Benjamin Fournier

Quant au dernier châssis, nous avions publié un article via LVA faisant appel à des propriétaires pour compléter le parc automobile, suite auquel nous avons été contactés par un certain M. Vasseur dans le sud de la France. Deux semaines plus tard, après l’avoir rappelé, je descendais à son domicile à Forcalquier pour lui présenter les documents, et ce fut une rencontre extraordinaire. Ce dernier est aujourd’hui propriétaire d’une monoplace, et actionnaire de la société en tant qu’acteur principal ayant participé à nos deux prochaines levées de fonds.

Nous avions ainsi nos 7 voitures dans les temps. Et cela n’était rien par rapport à la qualité de ces rencontres et des liens tissés avec leurs propriétaires respectifs.

Photo: Benjamin Fournier

En définitive, faire cela avec une banque aurait été quand même, bien moins drôle.

Julien Chaffard

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